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Depuis près de deux siècles, peinture et photographie sont intimement liées dans un jeu d’aller retour captivant. La camera obscura du peintre a offert au photographe l’invention majeure de son existence. En 1824, Nicéphore Niepce, reprenant les outils du peintre, place des pierres lithographiques recouvertes de bitume de Judée au fond d'une chambre obscure et obtient pour la première fois au monde l'image fixée d'un paysage. Le photographe venait de confisquer au peintre la représentation du réel.

Depuis ce moment décisif, le peintre et le photographe n’ont cessé de rivaliser pour établir notre relation au monde. Captation du réel, espace perspectif, toutes les recherches ont participé à cette aventure mouvementée.

Les peintres contemporains ont retourné la caméra obscura vers le tableau, transformant l’objet capteur en épiscope projecteur. Et si le peintre, le photographe, puis le cinéaste se sont appliqués à donner une représentation du réel, les peintres contemporains nous proposent une lecture de cette vision.

« Le cinéma n’est pas la réflexion du réel, il est le réel de cette réflexion » écrivait Jean-Luc Godard. Ce commentaire vaut pour les peintres contemporains.

« Ce qu'ils ont produit au terme de leur travail, ce n'est pas un tableau construit à partir d'une photographie, ni une photographie maquillée en tableau, mais une image saisie dans la trajectoire qui la mène de la photographie au tableau ». (1)

Peter Klasen, en 1978, indiquait : « Je tiens à ce que la perception de la réalité soit ‘’filtrée’’ par l’appareil photographique puisque, dans une société dominée par les médias, l’image s’est substituée, sous toutes ses formes, à l’expérience vécue, au réel ». (2)

Image fixe, puis animée : les photographes, dans la fébrilité, cherchent les solutions pour résoudre ce mystère : représenter le mouvement à partir d’une image fixe. Vingt-quatre fois par seconde, l’image fixée sur une bande inventée en 1887 par Hannibal Goodwin, offre aux frères Lumière le support de leur invention : la pellicule.

Noir et blanc, couleur : là encore le peintre et le photographe rivalisent pour appréhender ce réel insaisissable et indéfinissable.

Après les découvertes des physiciens Newton et Maxwell, le photographe et le cinéaste se sont emparés des trois couleurs/lumières primaires et complémentaires pour restituer le réel. Une fois de plus, les peintres contemporains retournent l’invention pour décomposer cette représentation.

Evoquer les peintres de la nouvelle figuration, c'est souvent mettre en valeur cette volonté de filtrage chromatique : le bleu de Monory, bien sûr, le jaune des tableaux de Fromanger présentés dans cette exposition. Mais il y a eu aussi le « rouge Fromanger » et Monory a, dans la passé, travaillé sur des monochromes jaunes. Peter Klasen nous présente au Palais Bénédictine des peintures jouant sur le filtrage bleu.

A la différence du bleu d'Yves Klein, monochrome sujet du tableau, Monory , Klasen posent, à la manière du photographe ou du cinéaste, une sélection par filtre devant leur image photographique peinte.

Pour autant, cet accaparement de la photographie et du cinématographe par le peintre ne s’arrête pas à la technique. La génération des peintres que nous évoquons est née dans la culture de l’image et des mythologies de son époque. Photographie, cinématographe, puis télévision et vidéo, tel est l’univers des médias constitutifs de cette culture. De la galaxie Gutenberg à la galaxie Mac Luhan, dans ce tourbillon infernal au développement exponentiel, comment maîtriser l’image, l’information, le regard sur le monde ?

Entre photographie, presse, bande dessinée, Erro plonge dans ce maelström pour affronter les éléments, dompter l’image ; il brosse un tableau de la société contemporaine dans lequel tout se mélange avec tout, dans un bonheur décapant.

Gilles Deleuze soulignait cette vocation de la peinture contemporaine :

« Quand Fromanger fait surgir les clichés pour les mettre sur sa toile afin de les détruire et d’en faire sortir un fait pictural, c’est une manière déjà de les conjurer ». (3)

Gérard Schlosser, appareil photo à la main, remet en question le constat photographique. Pour lui, la photographie, en noir et blanc, offre le matériau de base sur lequel le peintre effectue un photo-montage, mise en scène séquentielle dont il est le grand ordonnateur.

Ainsi, dans ce grand courant de la peinture contemporaine, où s'affrontent les appellations : « Nouvelle figuration », « Figuration narrative », « Mythologies quotidiennes », cette relation peintre/photographe perdure et conforte la place de la peinture comme art vivant.

                                                                                Claude Guibert

(1) Michel Foucault in « La peinture photogénique » Paris ,galerie Jeanne Bucher 1975
(2) in « Opus international » N°65, 1978
(3) in « La voix de Gilles Deleuze en ligne » Université Paris 8, 1981